Parlons déontologie

La pige est une des modalites d'exercice du métier de journaliste. Pour nous protéger, nous pigistes, encadrer l'exercice de notre profession, nous avons avec nous un statut, reconnu par la loi, et une convention collective. Il n'empêche : ces textes ne règlent pas tout, et même quand la pige est choisie, elle induit des fragilités et des cas de conscience liés à l'isolement notamment, et aux employeurs multiples.. Il est important de pouvoir soulever ces questions. Sans doute que chaque pigiste aura une opinion différente, et un vécu différent. Sans caricaturer donc, tentons de regarder avec discernement nos chances et nos limites, et tentons de progresser collectivement !

 

Poursuivez le débat sur nos forums de discussion entre adhérents.

Lisez les positions de la CFDT-Journalistes en matière de déontologie, relisez la Charte de Munich (sur les droits et devoirs du journaliste)

Explorez les ressources existantes en matière de déontologie : l'Observatoire de la déontologie de l'information, les Assises du journalisme, l'Alliance internationale des journalistes....

Et lisez la convention collective ! En complet (avec les annexes) ou le texte de base.

 

 

 

Un pigiste peut-il dire non ?

Le cas de Vinciane Jacquet, pigiste en Egypte pour un quotidien Belge, a fait le tour du web au printemps 2016 : elle a refusé de faire un papier estimant qu'elle n'avait pas tous les éléments. Elle a été remerciée sur le champ. Peut-être que ceci n'aurait pas été possible en France, où les pigistes ont davantage de droits. Quoi que, on voit apparaître de telles attitudes dans certains titres. 

Notre conseil : Tout en tentant de répondre le plus souvent possible aux demandes de l'employeur, il est important de dire clairement quand vous sentez que dans les délais ou l'angle impartis, vous ne serez pas capable de rendre la copie demandée. Demandez un délai, prévenez que vous ne direz que ce dont vous êtes sûr, quitte à ce que vos informations paraissent "maigres". Contestez évidemment toute mise à l'écart sous prétexte de faute grave ou lourde ou même sérieuse. 

 

Un pigiste est-il maître de ce qu'il produit ?

Un pigiste est un salarié, donc il a une relation de subordination à l'égard de son employeur, et doit, comme tout subordonné, se conformer à la ligne éditoriale et aux consignes de l'employeur. Ce qui amène d'ailleurs parfois des pigistes à être un peu schizophrènes, navigant entre des titres de lignes éditoriales assez différentes. Il n'est pas rare de s'autocensurer, quand l'on sent que tel témoignage, telle problématique, tel sujet d'enquête plutôt que tel autre passera mieux auprès de son employeur. Après tout, à chaque pigiste de trouver les collaborations qui lui permettront d'être en accord avec lui-même. Mais la réalité économique fait parfois que l'on en vient à travailler pour un titre dont on peut se sentir éloigné, voire qui peut nous poser problème de cohérence personnelle, mais qui lui, commande du travail régulièrement, et nous respecte. 

Et quid de la censure ? Des modifications voire des erreurs ajoutées simplement par mégarde après remise de la copie ? Certains journaux reprennent beaucoup les papiers, d'autres publient presque tel quel. Certains coupent à la hache, d'autres font relire au pigiste avant validation. Dans le jeu des allers et retours de copies voire d'aucun retour, parfois, le pigiste n'y retrouve pas ses petits. Dans une certaine mesure, cela fait partie du jeu : un pigiste n'est pas un auteur, il n'a pas la haute main sur son oeuvre. Mais quans des erreurs sont carrément ajoutées, c'est bien le pigiste qui doit assumer auprès de ses interlocuteurs, c'est sa signature qui est en jeu. Le pigiste, comme tout journaliste, a droit à ce que son enquête voire son style soient respectés.

Notre conseil : Demandez autant que possible à pouvoir relire ou visionner votre production avant publication, faites remonter avec courtoisie les erreurs et modifications dommageables qui ne sont pas de votre fait, évitez les sujets qui vous mettraient trop en porte-à-faux vis à vis de collaborations auxquelles vous tenez ou vis à vis de vos propres valeurs, envisagez l'éventualité d'un pseudo.

Lire aussi : L'appel à témoignages du collectif Les Journaistes atterrés

 

Un pigiste peut-il critiquer ouvertement un de ses média ?

Là comme ailleurs, exprimer un désaccord avec son patron c’est prendre des risques. Qui peuvent être couteux mais nécessaires : à chacun d’y penser avant…

Fait réel n°1 : Dans un journal, un pigiste a, uniquement en interne, dans la rédaction, fait savoir qu'il ne partageait pas le traitement d'un fait de société très clivant pour les lecteurs. Il a dit au chef de service concerné que selon lui, le journal ne répondait pas à sa mission. Le retour de bâton fut rapide : le directeur de la rédaction lui a demandé de démissionner. Evidemment, il est interdit de demander à un salarié de démissionner. Ne se sentant plus en phase avec le journal, il a démissionné. Dommage que la CFDT ait été sollicitée trop tard. Dans un tel cas de figure, ayez le réflexe délégué du personnel ! Comment aurait dû réagir le journal ? Certainement, en lui faisant comprendre fermement que la ligne éditoriale était celle là, et qu'il ne pouvait pas l'influer. Mais à partir du moment où le pigiste faisait son travail sans faire état de ses opinions, et sans tronquer la réalité, il n'y avait aucune raison de s'en séparer.

Fait réel n° 2 : Dans un journal, un pigiste accuse un membre de la rédaction d'avoir plagié un papier qu'il a envoyé et qui n'est jamais paru. Il lui écrit, en mettant tous les pigistes et les chefs de service en copie. Le ton est très remonté, ironique, et très désobligeant. Le rédacteur se défend du plagiat. Le pigiste est remercié sur le champ, évidemment sans autre forme de procès. Que faut-il en penser ? Oui, le pigiste a été trop loin dans son expression et ses accusations. Mais il avait de bonnes raisons de se sentir victimes. Dans tous les cas, il avait droit à un entretien préalable au licenciement. Et le journal devrait se poser la question : comment se fait-il que les relations soient à ce point dégradées ? C'est aussi à l'employeur de créer les conditions pour qu'une telle colère n'arrive pas. 

Fait réel n° 3 : Un pigiste est licencié d'un hebdomadaire national pour avoir été, sur son blog, très critique sur l'état de la presse, y compris son employeur. La version du pigiste en question. Et Plus d'infos

 

Article 3 de la convention collective :

"Les organisations contractantes rappellent le droit pour les journalistes d'avoir leur liberté d'opinion, l'expression publique de cette opinion ne devant en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l'entreprise de presse dans laquelle ils travaillent. Les litiges provoqués par l'application de ce paragraphe seront soumis à la commission paritaire amiable prévue à l'article 47"

 "Les salariés de l'entreprise bénéficient d'un droit à l'expression directe et collective sur le contenu et l'organisation de leur travail, ainsi que sur la définition de la mise en oeuvre d'actions destinées à améliorer les conditions de travail dans l'entreprise. Les opinions émises dans le cadre du droit défini aux articles L. 461-1 et suivants du code du travail, par les salariés quelle que soit leur place dans la hiérarchie professionnelle ne peuvent motiver une sanction ou un licenciement". 

 

Notre conseil : Attention cependant à rester prudents dans l'expression de vos opinions, même quand vous croyez parler en confiance. Votre cas sera d'autant plus facile à plaider si vous faites preuve de mesure. Et méfiance extrême dans le cadre des réseaux sociaux ! En cas de pépin, défendez-vous !

 

Un pigiste peut-il faire grève ?

Le droit de grève est ouvert à n'importe quel salarié. Mais combien de pigistes l'ont déjà exercé, que ce soit pour de motifs propres aux pigistes ou rejoignant des grèves déjà lancées dans la profession ? Le pigiste reste un salarié isolé et plus exposé.

Une pigiste de Radio France raconte comment il fut évident, lors du mouvement de grève de 2015, que les pigistes n'en étaient pas. En revanche, en 2007, les journalistes de l'Equipe ont fait grève pour soutenir les pigistes réguliers.

Notre conseil : Ne vous lancez jamais dans une grève seul, fédérez le plus possible de pigistes autour de vous, voire mieux, également des journalistes permanents. A la grève, privilégiez autant que possible des modes d'action ne vous pénalisant pas : lettres communes, demandes d'entretien collectif...

 

Un pigiste a-t-il droit à l'erreur ?

L'erreur journalistique

Les pigistes, comme tous les journalistes, doivent s'astreindre à la plus grande rigueur dans la collecte et la mise en forme de l'information, afin d'éviter d'écrire des erreurs. Pourtant, nul n'est parfait, et tout le monde est susceptible de mal prendre ou relire ses notes, lire trop en diagonale un document, mal comprendre ce que dit un interlocuteur, croire savoir, et en fait ne pas savoir si bien, quand la faute n'est pas simplement due à une commande très serrée, empêhcant tout travail satisfaisant et toute relecture attentive. Manque de vigilance, excès de confiance, manque de confiance, préjugés, manque de temps… et bim, l'erreur arrive. Là, soit le lecteur, auditeur ou téléspectateur s'en rend compte et fait remonter à la rédaction, soit c'est la rédaction qui s'en rend compte, mais le mal est fait. 

Premier réflexe : reconnaître, s'excuser, proposer une réparation (rédiger un erratum, revenir vers les lecteurs pour s'expliquer...). Il faut reconnaitre que ce n’est pas toujours facile, ni humainement ni techniquement.

Deuxième réflexe : comprendre comment cela est arrivé, afin de prendre les mesures pour que cela ne se reproduise pas. Eventuellement, cela peut amener à analyser ses propres limites : dans quels cas est-ce que je me sens dépassé ? Puis-je corriger cette difficulté ? Dois-je adapter mon activité/organisation ?

Si l'employeur estime que cela "mérite" un licenciement pour faute, contactez la CFDT.

 

Le faux pas

Fait réel n°1 - Le pigiste écrit pour un concurrent ou recopie un passage de wikipédia... Ce ne sont pas des erreurs au sens de "véracité" mais ça ne plait pas à l'employeur. L'employeur voit rouge, et vire son pigiste sur le champ.

Fait réel n°2 - "J’ai vu s’arrêter une collaboration parce que j’avais rendu sur le fil un article de 10 % trop long (4400 signes au lieu de 4000). Réaction de la chef de service sur le point de partir en vacances et plus qu’exaspérée : « Les SR feront le travail que tu n’as pas fait ! » Toutes mes propositions suivantes ont systématiquement été rejetées".

Notre conseil : De tels cas ne se passeraient jamais avec un journaliste permanent. Pourquoi l'accepter quand on est pigiste ? Ne vous laissez pas ronger par la culpabilité. L'erreur est humaine. Ayez le réflexe délégué du personnel, et défendez-vous.

 

Un pigiste peut-il travailler pour des médias concurrents ?

En général, les employeurs vous avertissent en début de collaboration d'une règle tacite : ils attendent de vous que vous ne travailliez pas aussi pour un concurrent. On le comprend.

Comment définir ce qu'est un concurrent ? Même lectorat ? Même périodicité et même champ ? Même ligne éditoriale ? Un quotidien national généraliste est-il concurrent d'un quotidien  national économique ? Peut-on travailler pour la culture dans un titre et pour la politique chez son concurrent ?

Dans certains cas, respecter cette règle ferme beaucoup de portes : si vous êtes hyper spécialisé, si vous êtes corespondant à l'étranger et avez besoin de multiplier les petites collaborations.... 

 

Exemple 1 : Un quotidien national s'est séparé d'une pigiste quand il s'est rendu compte qu'elle avait écrit un article pour un concurrent, de surcroît sur un thème stratégique pour son lectorat, et en signant de son propre nom ! La pigiste en question n'a certes pas été très prudente. Et elle n'avait pas initialement proposé ce sujet à la collaboration "lésée", jugeant que le concurrent lui permettrait davantage de réaliser le travail qu'elle souhaitait sur ce sujet en particulier. Oralement, on le justifie par un motif. En réunion de délégués du personnel, la DRH interpellée par la CFDT évoque un autre motif. Dans un tel cas, il importe d'obtenir un écrit, et, si le pigiste estime que le motif n'est pas justifié, il est tout à fait légitime de le contester.

Exemple 2 : Le 31 mai 2011, la Cour d'appel de Paris a jugé abusif le licenciement d'un photographe reporter par l'agence de presse qui l'employait à temps plein pour avoir été payé par une autre entreprise de presse pour l'aider dans un reportage sur le même sujet. L'avocat Vianney Ferraud décortique ce cas sur son blog. 

 

L'article 7 de la convention collective sur les collaborations multiples apporte certains éléments de cadrage, pas toujours faciles à mettre en oeuvre dans le cadre de la pige. Mais il est bon de les connaître.

"Les collaborations extérieures des journalistes professionnels employés régulièrement à temps plein ou à temps partiel doivent au préalable être déclarés par écrit à chaque employeur. L'employeur qui les autorisera le fera par écrit en précisant, s'il y a lieu, les conditions, notamment celle d'être informé de leur cessation. Faute de réponse dans un délai de dix jours pour les quotidiens, les hebdomadaires et les agences de presse, et d'un mois pour les périodiques, cet accord sera considéré comme acquis. Si l'employeur estime qu'une ou plusieurs collaborations extérieures est ou sont de nature à lui porter un préjudice professionnel ou moral, il peut refuser de donner son accord en motivant sa décision
L'accord ou le refus peuvent être remis en question si les conditions qui les ont déterminés viennent à être modifiées.
En cas de collaboration à caractère fortuit, le journaliste professionnel peut exceptionnellement être dispensé de l'autorisation dès lors que cette collaboration ne porte aucun préjudice à l'entreprise à laquelle il appartient. 
En cas de différend, l'une ou l'autre partie pourra demander l'avis de la commission de conciliation prévue à l'article 47 de la présente convention.
La non-déclaration ou toute fausse déclaration de la part du journaliste professionnel, de même que l'inobservation des dispositions prévues au paragraphe 3 ci-dessus, constituent une faute ayant un caractère de gravité pouvant justifier une demande de réunion de la commission arbitrale, conformément à l'article L.761-5, avant dernier alinéa du Code du Travail.
Les dispositions ci-dessus ne s'opposent pas à la conclusion d'accords écrits particuliers.
L'employeur peut demander à titre d'information aux journalistes professionnels employés à titre occasionnel de déclarer leurs autres collaborations habituelles. 

Il est rappelé que, conformément à l'article L.761-9 du Code du Travail, «le droit de faire paraître dans plus d'un journal ou périodique, des articles ou autres oeuvres littéraires ou artistiques dont les personnes mentionnées à l'article L.761-2 sont les auteurs, sera obligatoirement subordonné à une convention expresse qui devra indiquer les conditions dans lesquelles sera autorisée la reproduction"

Reste à savoir comment départager  "les collaborations extérieures régulières" et les "fortuites". Ce sera au tribunal de trancher.

 

Notre conseil : Etre franc avec votre employeur, lui exposer votre nécessité de gagner votre vie, et négocier éventuellement une priorité. Et avant par écrit ou par mail, l’interroger pour lui indiquer votre projet ; son accord est nécessaire s’il s’agit un média concurrent .

 

 

Un pigiste peut-il prendre un pseudonyme ?

Oui, d'ailleurs la carte de presse le prévoit, avec un espace dédié. Mais ce n'est pas si simple... 

Une pigiste en Ile-de-France - "J'ai pris un pseudonyme quand un important employeur m'a reproché d'avoir fait un papier ressemblant à celui pour un titre qu'il estimait concurrent, alors que les lectorats sont très différents. L'autre employeur a accepté, mais j'ai senti que ce n'était pas bien vu. Quand tu prends un pseudo, c'est que la collaboration en question n'est pas ta priorité, et que c'est eux que tu ne peux pas assumer."

Notre conseil : Un pseudo peut être une solution pour ne pas faire connaitre une autre collaboration à un de ses employeurs principaux ou pour éviter que ne tiquent les lecteurs. Mais souvenez vous bien que sur le terrain, vos interlocuteurs, eux, savent très bien qui vous êtes. A réserver donc seulement aux cas de nécessité. 

 

 

 

Une ressource : l'ODI

 

L’Observatoire de la déontologie de l'information, dont la CFDT- Journalistes est membre-fondateur, se donne «pour objet de contribuer, par ses réflexions, ses travaux et la communication de ceux-ci, à la prise de conscience de l’importance de la déontologie dans la collecte, la mise en forme et la diffusion de l’information au public ».

Cette association tripartite (journalistes, entreprises de presse, organisations représentant le grand public) publie chaque année un rapport annuel et travaille à partir de l’étude de situations problématiques qui lui sont remontées ou dont elle se saisit. Il peut s’agir du mélange de termes (réfugiés-migrants…) d’informations approximatives, de photos mal légendées, mais aussi de réflexions et débats autour l’usage à bon escient ou non de caméras cachées, du floutage, etc

Elle range les manquements repérés en 5 catégories dont «Conditions de production de l’information, conflits d’intérêts collectifs et individuels » ; les conditions de production dans l’urgence, par exemple, familières aux pigistes, sont identifiées comme une cause possible de problèmes.