Christian Robin : « Il faut augmenter le niveau de jeu ! »

Ancien rédacteur en chef (L’Événement du Jeudi Junior, Cousteau Junior, 30 Millions d’Amis, Robin), Christian Robin exerce depuis dix ans comme formateur de journalistes et de rédacteurs en chef, consultant éditorial et coach de dirigeants. Il a écrit notamment « L’angle journalistique - Techniques de créativité pour des écrits originaux » (Ed. CFPJ). Il pose un diagnostic sur les relations insatisfaisantes entre pigistes et rédacteurs en chef, sur les causes et leurs conséquences…

 


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@Dacasa

 

Pigistes CFDT : Comment percevez-vous le métier de rédacteur en chef aujourd’hui ? 

 

Christian Robin : Avec ses spécificités, la presse suit le flux d’un mouvement économique général, comparable à celui d’autres industries : la réduction des coûts fixes et la recherche d’externalisation.

Dans ce contexte où les moyens humains accordés aux rédactions ne cessent de diminuer, on demande davantage au rédacteur en chef : écrire plus, s’impliquer dans le marketing, la gestion financière, les relations avec les annonceurs, participer à des réunions connexes…

Considéré parfois comme le premier responsable de la baisse des ventes, le rédacteur en chef subit  une pression de plus en plus forte. Lors d’une cession de titre, il prend sa clause et on le remplace par un journaliste souvent moins expérimenté.

 

Pigistes CFDT : Les rédacteurs en chef sont-ils des managers comme les autres ?

 

ChR : Un rédacteur en chef est confronté à une complexité managériale originale : animer des équipes en interne et des indépendants solitaires en externe ; motiver des créateurs aux métiers convergents, mais différents : rédacteurs, secrétaires de rédaction, photographes, vidéastes, maquettistes, community manager, … ; le tout avec moins d’argent, dans un temps réduit et sur des supports multiples.

J’ai exercé ce métier plus de 20 ans, j’accompagne aujourd’hui des rédacteurs en chef dans leur management éditorial, tous médias confondus, petits et grands supports. J’ai beaucoup d’indulgence pour ces managers. Manager la création est un des métiers les plus difficiles que je connaisse. Je constate pourtant que c’est l’un des rares secteurs économiques où l’on peut devenir responsable d’une équipe de production sans avoir reçu de formation initiale au management !

 

Pigistes CFDT : Et les pigistes dans tout ça ? Comment les gèrent-ils ?

 

ChR : Structurellement, de par leur absence physique, les pigistes constituent le public le plus fragile. La situation économique réduit l’activité générale de nombre d’entre eux, les place dans une position de concurrence exacerbée, voire les contraint à des statuts défavorables (droits d’auteur, auto-entrepreneur).

Au risque de surprendre, j’affirme que dans « rédacteur en chef », le mot le plus important est « chef ». Pour assumer le rôle, il faut « faire son deuil » total ou partiel de la rédaction au bénéfice de l’action managériale.

Manager, c’est à la fois tracer une ligne éditoriale à un support, animer un collectif, soit lui « donner une âme », même à distance, et repérer en chacun une compétence, une créativité, une personnalité spécifiques. Cette triple vigilance dynamique facilite le dialogue entre le rédacteur en chef et son pigiste, notamment au moment crucial de la commande des papiers.

Malheureusement, la fragilisation croissante des uns comme des autres renforce les incompétences, multiplie les incompréhensions et nuit à la qualité de production finale.

 

Pigistes CFDT : En quoi la relation avec les pigistes influe-t-elle sur la qualité du contenu ?

 

ChR : Combien de commandes en urgence la veille du week-end, ni anglées, ni calibrées ! Combien de papiers mal écrits et rendus en retard sans avertissement ! Bref, combien de défaillances professionnelles de part et d’autre de la relation entre pigistes et rédacteur en chef ! Autant de sources de stress qui pourraient être évitées et qui ont des conséquences nuisibles sur la production.

C’est un grand jeu perdant-perdant. Dans n’importe quel autre univers de production, un tel amateurisme serait inacceptable ! C’est d’autant plus regrettable que les talents sont là. La double compétence journalistique et thématique, l’inventivité, l’envie débordent aussi bien chez les rédacteurs en chef que chez les pigistes. Mais manque souvent la mayonnaise… Le savoir faire ensemble.

 

 

Pigistes CFDT : Comment améliorer cette relation entre pigistes et managers ?

 

ChR : Je n’ai pas de recettes, juste deux axes impératifs sur lesquels je suis intraitable en formation ou en coaching : le management et l’angle.

Il faut faire monter en gamme les journalistes en charge d’équipe : chefs de rubrique, rédacteurs en chef, directeurs de rédaction… Si la plupart sont conscients de leur carence en management, c’est rarement une priorité ! Cette résistance au changement s’explique aisément par le simple fait que devenir chef et passer son temps à manager des troupes ne figurent pas vraiment dans leur ADN journalistique.

Avoir une vision éditoriale, être capable de la communiquer au plus grand nombre, savoir la mettre en œuvre, tels sont les trois axes majeurs d’un management éditorial réussi. Pour réussir, au-delà des compétences journalistiques, il est nécessaire de disposer de quelques notions de dynamique de groupe, de psychologie, de gestion de conflit et enfin, de mieux se connaître soi-même.

Quant à définir un angle ensemble, c’est parler la même langue. Savoir quelle est la question centrale à laquelle l’article devra répondre, à l’exclusion de toute autre. Avoir une idée du synopsis et des intervenants. Bref, ne pas se contenter d’avoir un sujet pour le proposer ou le commander… Pour optimiser cette recherche individuelle ou collective, il existe des techniques et une méthode. Encore faut-il accepter d’y investir un peu de temps, pigistes comme donneurs d’ordre !

 

 

Pigistes CFDT : Les rédacteurs en chef doivent-ils créer une dynamique de groupe jusque chez les pigistes ?

 

Christian Robin : Un rédacteur en chef a intérêt à renforcer chez son noyau dur de pigistes un sentiment d’appartenance au titre. Il lui faut prendre le temps de communiquer sur la vie du support, ses enjeux, ses réussites comme ses échecs. Et les pigistes sont demandeurs. Puisque les pots de bouclage ont tendance à disparaître, réinventons d’autres formes de convivialité journalistique. Créons des événements à l’occasion d’un lancement, d’une nouvelle formule, d’une fête, utilisons les réseaux sociaux, il y a plein de pistes à explorer. Pour ma part, j’anime des séminaires de créativité éditoriale qui contribuent sensiblement à ce teambuilding indispensable.

 

 

Pigistes CFDT : Au quotidien, les pigistes restent seuls, avec le sentiment de manquer de reconnaissance. Comment faire ?

 

ChR : D’abord, dire aux pigistes : « bravo et merci ! ». Produire en solitaire nécessite une force intérieure considérable. C’est le cas de tout journaliste, car écrire est un acte de création individuelle, excitant et déstabilisant à la fois. Mais le pigiste manque des feedbacks quotidiens dont disposent ceux qui sont intégrés dans une rédaction. Confronté à des doutes légitimes, en cours d’écriture ou après livraison, le pigiste reste face à son propre miroir. Dans l’urgence et par souci d’efficacité, le rédacteur en chef se concentre souvent sur ce qui ne va pas, engendrant un sentiment de dévalorisation. Il faudrait inverser le message, ce qui est difficile dans le contexte décrit plus haut.

Je conseille aux pigistes de multiplier les clients. A la fois pour des raisons économiques évidentes, mais aussi pour renforcer son estime de soi. Pour être un pigiste heureux, il faut un certain volume de commandes multi-supports qui valorise de fait son expertise et une assise psychologique forte. Ça se travaille !

 

 

Pigistes CFDT : Pour finir, faut-il espérer que perdure le journalisme pratiqué à la pige ?

 

Christian Robin : L’intégration de tous n’est ni souhaitable ni possible. Elle demanderait une polyvalence incroyable. La pige est une force qui met au service du lecteur des compétences extrêmement pointues. Elle va se développer encore davantage et saura apporter d’autres richesses à nos supports éditoriaux, tous médias confondus.

Mais si l’on partage le constat que l’évolution économique va dans le sens d’une spécialisation externalisée, il faut en tirer les conséquences et augmenter le niveau de jeu de tous les acteurs : pigistes, comme rédacteurs en chef. Sinon, la précarisation de tous va s’accentuer et la qualité de ce que nous offrirons au lecteur – tous supports & médias confondus - continuera d’en souffrir.

 

15 juillet 2016